Friday, April 17, 2026
Carole Vann et Daniel Wermus* - InfoSud
- Les préparatifs de la 2e phase du Sommet de l’info à Tunis s’ouvrent à Genève. Opposants et agents du régime Ben Ali s’affrontent en coulisse. Les ONG suisses demandent à Berne d’intervenir
« La société de l’information ? Ce sera soit un partage démocratique des savoirs, soit un instrument sophistiqué de surveillance et de répression. » Au moment où débute à Genève la 2e réunion préparatoire du Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) qui tiendra sa seconde phase à Tunis en novembre, les deux scénarios sont ainsi tracés par le journaliste suisse Guillaume Chenevière. Crainte sous-jacente: le régime musclé du président Ben Ali ne risque-t-il pas de tourner le SMSI en farce, préfigurant le cauchemar policier? L’ancien directeur de la TSR, au nom de Comunica-ch (regroupant des organisations de journalistes, d’humanitaires et d’universitaires) et de la section suisse d’Amnesty International, demande à Tunis de donner des garanties. Et à la Suisse, qui a organisé la première phase du SMSI, de veiller à une évolution positive du pouvoir tunisien. 50 ONG internationales de droits humains ont passé au crible les harcèlements, emprisonnements et tortures de journalistes et internautes tunisiens. Officiellement le thème principal de la réunion jusqu’au 25 février est le financement de l’accès des pays pauvres aux technologies de l’information. Mais en coulisse, il s’agit de savoir si la Tunisie peut organiser le SMSI de manière ouverte et démocratique. Le régime tente de se présenter comme le pionnier d’une avancée technologique des pays du Sud. Hier, les militants des droits de l’homme tunisiens sont venus en force exprimer leurs inquiétudes : « C’est comme si on faisait un sommet sur le développement durable en plein coeur d’une centrale nucléaire », disent-ils citant la députée européenne Hélène Flautre.
Comme de coutume lorsque des opposants tunisiens s’expriment à l’étranger, la salle comble du Club suisse de la presse était truffée de partisans du gouvernement Ben Ali, se présentant comme journalistes ou membre d’une ONG locale «indépendante». Cette fois pourtant, pas d’obstruction chaotique. Mais une argumentation plus civilisée cherchant à montrer une Tunisie libre, belle, évoluée, dénigrée par des « extrémistes ». Pendant plus d’une heure, les uns et les autres ont décrit deux réalités totalement contradictoires. « Vous dites être privés de libertés. Comment expliquez-vous votre présence ici alors ? », lance le Tunisien Moncef Achour, qui est également responsable à Genève pour les accréditations des ONG au SMSI. Figure de proue de cette opposition, la journaliste tunisienne Sihem Bensedrine rétorque : « Moi, citoyenne tunisienne, je vis dans une autre planète. Chaque fois que je rentre ou sors du pays, tous mes livres, CD, disquettes sont confisqués. Oui, je circule, j’ai un passeport, et je suis en vie. Non, nous ne sommes pas en Irak, en Syrie ou en Libye. Mais comment qualifier la galère dans laquelle nous nous battons pour des droits élémentaires ? Mon passeport a été confisqué pendant six ans. La Tunisie veut gérer ce sommet comme un commissariat et non comme une conférence onusienne », assure la directrice de la revue en ligne Kalima, censurée en Tunisie. Réponse de Moncef Achour : « Toutes les ONG légalement inscrites ont été accréditées, quelles que soient leurs sensiblités ! » Et c’est bien là le paradoxe de ce pays qui a signé presque tous les traités internationaux qui garantissent les droits fondamentaux. : « Lorsque le gouvernement chinois réprime, c’est le grand méchant bien visible. Mais avec la Tunisie, ça ne se voit pas », remarque l’opposante Meryem Marzouki, chercheuse franco-tunisienne au CNRS. Ainsi, le Conseil national pour les libertés de Mme Bensedrine ne peut être accrédité puisqu’il n’est pas reconnu par Tunis. Donc n’existe pas. La journaliste a dû venir à Genève sous le couvert d’une ONG internationale.
InfoSud/Carole Vann et Daniel Wermus
ENCADRE : La société de l’information, c’est nous
Le Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), a accouché à Genève lors de sa première phase en décembre 2003 d’une déclaration et d’un plan d’action. Un exercice monumental et lourdingue qui a le mérite de cerner l’ensemble des activités humaines au 21e siècle, marquées par l’omniprésence de l’information – traditionnelle ou électronique. Les principaux acquis de la phase genevoise feront l’objet d’un suivi à la deuxième phase prévue à Tunis en novembre. L’information est reconnue comme un besoin essentiel (au même titre que l’eau, la nourriture ou la santé) pour l’homme et sa vie sociale. Elle peut contribuer à la paix, au dialogue, au savoir et à la diversité culturelle – ou à des résultats exactement opposés si elle est utilisée à mauvais escient. Le SMSI veut réduire la « fracture numérique » entre le Nord et le Sud, en permettant aux exclus d’accéder à internet, et d’y produire aussi leurs propres contenus. Il aborde aussi les enjeux suivants : liberté d’expression, rôle des médias, cybercriminalité, cybersurveillance et respect de la sphère privée des internautes. Parmi les problèmes encore à résoudre ou négligés : qui gouverne internet, comment financer l’accès des démunis aux technologies de l’information et que faire face à la concentration de l’industrie médiatique mondiale. D.W.