Friday, April 17, 2026
Diego Gradis** - InfoSud
- Connecter sans garde-fou les villages les plus re-culés, c’est injecter des virus fatals dans des sociétés fragiles. Réduire la fracture numérique, d’accord, mais pour amener quoi ?
Pucará, au cœur de l’Altiplano péruvien. Un gros village d’environ 1’000 Indiens quechuas, fouetté par les vents des sommets andins, perdu à la croisée de deux routes entre Cuzco et Puno. Devant envoyer d’urgence un courriel, je recherchais, sans trop d’illusion, une connexion internet.
Sur la place la mairie, un petit bâtiment en terre crue fait face à l’église. Là, dans la nuit glaciale, revêtus de leur poncho, le bonnet de laine bien enfoncé sur la tête, des jeunes et des enfants font la queue devant la porte d’une salle flambant neuve équipée d’une dizaine d’ordinateurs rutilants. Pour un demi-dollar de l’heure, ils s’engouffrent sur les autoroutes de l’information. Sans ceinture ni airbag.
Je les observe, assis devant chaque machine par petits groupes. Certains sont branchés rock, les écouteurs vissés sur la tête, d’autres jouent à des jeux hard, d’autres encore “chattent” dans un espagnol brinqueballant avec des correspondants virtuels sur des sujets qui ont vite fait de tomber en dessous de la ceinture. Par curiosité, je fais défiler sur l’écran l’historique des sites récemment visités. Hors-mis quelques journaux nationaux ou des chaînes de TV yankee, je ne vois que des www.prostitutas.com et autres www.erotico.st sans oublier des dizaines de jeux du style www.camperstrike.co.uk.
Responsables politiques, grands manitous des médias, leaders de la société civile, bref le gratin de ladite société de l’information, se retrouveront à Genève ces prochains jours. Leur but : “édifier un nouveau type de société à dimension humaine” (dixit la Déclaration de principes du Sommet mondial). Leur moyen : donner à tous l’accès à ces fameuses technologies de l’information et de la communication – les incontournables TIC qui, paraît-il, feront la pluie et le beau temps de la prospérité et du savoir.
Le discours officiel feutré nous garantit que bientôt TIC rimera avec “plates-formes d’échange”. Allons, allons : quelle tarte à la crème d’hypocrisie ! Où est l’échange pour les enfants de tous les Pucará de la planète, brusquement exposés à une vision aussi faussée de la réalité ?
Ni les parents, ni les éducateurs, ni les croyances, ni des médias moralisateurs et ringards ne sauront éviter l’effet dévastateur de cette technologie qui fascine. Inévitablement, elle balaiera d’un revers de souris les systèmes de valeurs et les repères d’un équilibre fragile. Des milliers de sociétés dans le monde, par miracle encore relativement préservées, risquent ainsi de s’écrouler comme des châteaux de cartes.
“Sacrilège!”, me dira t-on. Comment osez-vous effleurer la pédale de frein quand tous s’évertuent à enclencher la 5ème vitesse technologique ! Et pourtant, Subbiah Aruna-chalam, professeur émérite des technologies de l’information en Inde, rappelle que les progrès technologiques ont toujours creusé les inégalités. Fournir l’outil qui transmet l’information est devenu l’objectif obsessionnel qui occulte le seul vrai défi : celui de l’accès sous des formes diversifiées à une information fiable, citoyenne et utile. Il y quelques semaines le président péruvien Alejandro Toledo, issu d’une famille quechua des Andes, vantait à Paris devant Chirac et l’UNESCO son programme “Huascarán” qui allait injecter Internet jusque dans les vallées les plus reculées. Pour y mettre quoi, là n’est pas la question…
Quels sont les remparts qui protègeront les systèmes fragiles – cultures minoritaires, savoirs de transmission orale ou par le geste – face au rouleau compresseur d’une monoculture planétaire, d’un mode de consommation globalisée ? Ils existent ces remparts, mais jusqu’à présent, on néglige de les mettre en place ou de les affiner, pour donner la priorité aux câbles, aux écrans et autres satellites. “L’autrocide”, comme l’a baptisé l’écrivain Eduardo Galeano, affûte ses dernières armes.
Dans la jungle informative dénuée de tout contrôle, que ce soit au plan de l’éthique ou de l’authenticité, l’offre a complètement dépassé la demande et le besoin. Alors qu’on nous promet de n’exclure personne de cette sacro-sainte société de l’information, il est plus que jamais temps de se poser la question : existe-t-il encore pour l’homme l’option de s’en exclure, ou tout au moins de choisir à quel moment et à quel rythme il y entre-ra ?
*Président de Traditions pour Demain, Rolle (Suisse). Cette ONG accompagne depuis 1986 les mouvements indigènes de renaissance culturelle en Amérique latine.