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DIVERSITE CULTURELLE: La Suisse priee d’entrer en resistance culturelle contre l’hegemonie etasunienne

Daniel Wermus* - InfoSud

Berne, Sep 16 2004 (IPS) - Quelle différence entre un film suisse, une musique balinaise, un roman burkinabé et une bouteille de Coca ? Aucune, lorsque la culture sera livrée aux forces du marché mondial. C’est l’avis de nombreux créateurs au moment où débute à Paris la négociation pour une convention sur la diversité culturelle à l’UNESCO

« On vous aidera, mais vous ne mettrez pas vos films français à l’affiche plus de douze semaines. » C’était l’une des conditions américaines lors du Plan Marshall de reconstruction en Europe après 1945. Soixante ans plus tard, le cinéma hollywoodien totalise 85% des entrées dans le monde. Idem pour la musique. On approchera bientôt les 100% si l’industrie audiovisuelle est libéralisée au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à partir de 2005. Quant à Laura Bush, femme de George W, elle célébrait l’an dernier à Paris la réintégration des Etats-Unis à l’UNESCO en lui intimant : « Ne vous occupez pas de diversité culturelle. » Le vice-président de la Commission suisse pour l’UNESCO, Diego Gradis, donnait ainsi le ton en ouvrant à Berne la réunion d’une soixantaine d’acteurs culturels du pays (cinéma, TV, musique, arts, littérature, ethnologie, journalisme, ONG, offices fédéraux). La Suisse est donc priée par la société civile ainsi consultée de mener la résistance avec la France, le Canada, ou encore le Brésil, pour défendre fermement la diversité culturelle. Un projet de Convention internationale sera négocié dès le 20 septembre à Paris. Il devrait aboutir dans un an. Les participants étaient réunis par la Commission ainsi que par les ONG Traditions pour Demain et Déclaration de Berne.

Mondialisation = uniformisation

Selon certains, la diversité créatrice de notre planète, nos modes de vie, nos valeurs et nos langues sont menacées par « les dérapages de la mondialisation et les nouvelles règles du commerce international. » Si la culture marchandisée ne réussit pas à être considérée comme un produit spécial (donc subventionnable) à l’OMC, elle sera uniformisée par le marché mondial. Un film suisse, une musique balinaise, un roman burkinabé n’auront aucune chance face aux stars vendues à coups de millions par la machine publicitaire étasunienne, s’inquiète Diego Gradis. Ainsi Jean-Bernard Münch, président de la SSR idée suisse (qui chapeaute les radios et TV de service public), redoute la libéralisation des médias audiovisuels exigée par les industriels du divertissement : « C’est un danger immédiat pour le service public, garant du pluralisme et de la diversité. » « Il ne s’agit pas un bien comme les autres : il est porteur d’identités, de valeurs et de sens. Une convention sur la diversité culturelle doit faire contrepoids aux textes internationaux sur le commerce. Elle doit augmenter la capacité des Etats à résister aux pressions des marchés. L’ouverture, d’accord, mais à condition que les faibles puissent exister avec les forts ! », conclut Münch.

Risque de conflit avec l’OMC

La convention devrait préserver et encourager toutes les expressions culturelles dans le respect des droits de l’homme. Elle favoriserait un accès libre et équitable aux diverses formes de création, ainsi qu’une aide à la capacité de production culturelle des pays pauvres. Les créateurs suisses ont proposé divers amendements à l’avant-projet actuel et envoyé un message fort à la délégation helvétique qui négociera à Paris : la diversité humaine est au-dessus des règles de l’OMC ! Cette primauté, inscrite à l’article 19 projeté, promet de belles empoignades diplomatiques. C’est Andrea Raschèr, de l’Office fédéral de la culture, qui ira au front. Lui-même d’origine romanche (une minorité linguistque suisse), il a capté le message cinq sur cinq. Son seul souci, c’est que la convention soit efficace : « Ne créons pas de règles compliquées pour engraisser des bureaucrates de la culture. La culture n’est pas faite par les Etats, mais par les peuples ; elle n’est pas figée, mais dynamique. » D’autres voix craignent qu’une posture trop idéologique ne déclenche un conflit programmé avec l’OMC et fasse capoter l’essentiel.

Se battre avec l’arme de la propriété intellectuelle ? L’exception culturelle revendiquée par la France dans le commerce des biens culturels sera remise en cause en 2005, dans le cadre du cycle sur la libéralisation des services (GATS). Christophe Germann, juriste, professeur à Genève et à Berne et aussi producteur de films, estime qu’il faut négocier en adoptant un langage commun avec l’OMC. Il propose de lier l’octroi de la propriété intellectuelle (droits d’auteurs pour l’industrie culturelle) au respect de la convention. Il prend exemple sur les médicaments essentiels contre le sida, où l’on peut déroger aux règles habituelles de protection des brevets pour des impératifs de santé publique. De même l’OMC accepte la primauté des impératifs de sécurité nationale. La diversité culturelle devrait également être considérée comme un facteur de paix internationale. L’avant-projet préparé par des experts indépendants sur demande de l’UNESCO va dans ce sens. Notamment en préconisant un accès libre et équitable aux diverses formes de création (donc aux marchés aussi), ainsi qu’une aide à la capacité de production culturelle des pays pauvres.

Les faiblesses de l’avant-projet

Mais il a de nombreuses faiblesses, relevées par une enquête de la Commission suisse pour l’Unesco auprès des acteurs culturels. A commencer par l’absence de sanctions. D’autre part, le texte s’applique seulement à la culture qui se vend et s’achète. Ce qui risque selon Traditions pour Demain de marginaliser les autres, notamment les cultures indigènes. Quant aux productions d’Europe ou d’ailleurs, en admettant que la convention leur permette de mieux résister à la concurrence étasunienne, n’aura-t-on pas un pluralisme de façade ? « Entre telenovelas brésiliennes, Bollywood indien ou 200 chaînes câblées de TV européennes toutes diffusant le même type d’émissions, aura-t-on vraiment autre chose qu’une soupe mondialisée – avec quelques épices différentes, mais toujours formatée selon les normes du marché ? » demande un participant. Conclusion de cette enquête : une offre culturelle vivifiante, répondant aux attentes de nos sociétés, favorisant le dialogue des civilisations et le respect de l’autre, ne sera possible que si les sociétés civiles font pression et si les consommateurs l’exigent. Or ces acteurs sont également négligés par l’avant-projet. « Il y a maintenant un ras-le-bol contre la malbouffe. A quand un mouvement contre la malinfo et la monoculture abrutissante ? La « résistance » suisse y contribuera peut-être », commente la Tribune de Genève. InfoSud/Daniel Wermus

 
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